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Lecture de L’éloge de l’ombre de J. Tanizaki (1933)
“Il m’est arrivé le soir, en regardant la campagne par la fenêtre d’un train, d’apercevoir à l’ombre des shôji d’une maison de paysan, une ampoule qui brillait solitaire sous un de ces minces abat-jours désuets et de trouver cela d’un goût exquis.” p16
“Il est infiniment préférable, dans un endroit comme celui-là (cabinets d’aisance dans les maisons traditionnelles), de tout voiler d’une prénombre indistincte, et de ne laisser qu’à peine deviner la limite entre ce qui est propre et ce qui l’est moins.” p25
“L’obscurité est la condition indispensable pour apprécier la beauté d’un laque … De tout temps la surface des laques avait été noire, brune ou rouge, autant de couleurs qui constituaient une stratification de je ne sais combien de “couches d’obscurité”, qui faisaient penser à quelque matérialisation des ténèbres environnantes … Plongez l’espace qui les entoure dans une noire obscurité, puis substituez à la lumière solaire ou électrique la lueur d’une unique lampe à huile ou d’une chandelle, et vous verrez aussitôt ces objets tapageurs prendre de la profondeur, de la sobriété et de la densité.” p42
“Un laque décoré à la poudre d’or n’est pas fait pour être embrassé d’un seul coup d’oeil dans un endroit illuminé, mais pour être deviné dans un lieu obscur, dans une lueur diffuse qui, par instants, en révèle l’un ou l’autre détail, de telle sorte que, la majeure partie de son décor somptueux constamment caché dans l’ombre, il suscite des résonances inexprimables. De plus, la brillance de sa surface étincelante reflète, quand il est placé dans un lieu obscur, l’agitation de la flamme du luminaire, décelant ainsi le moindre courant d’air qui traverse de temps à autre la pièce la plus calme, et discrètement incite l’homme à la rêverie.” p43
“Déposez maintenant sur un plat à gâteaux en laque cette harmonie colorée qu’est un yôkan, plongez-le une ombre telle que l’on ait peine à en discerner la couleur, il n’en deviendra que plus propice à la contemplation. Et quand enfin vous portez à la bouche cette matière fraîche et lisse, vous sentez fondre sur la pointe de votre langue comme une parcelle de l’obscurité de la pièce, solidifiée en une masse sucrée, et ce yôkan somme toute assez insipide, vous lui trouvez une étrange profondeur qui en rehausse le goût.” p47
“Lorsque nous entreprenons la construction de nos demeures, avant toute chose nous déployons ce toit, ainsi qu’un parasol qui détermine au sol un périmètre protégé du soleil, puis dans cette pénombre nous disposons la maison.” p50
Création de la beauté en faisant naître des ombres dans des endroits par eux-mêmes insignifiants. p76